Ici est ailleurs
Peintures, installation et dessins de Bernard Rousseau. Au centre culturel Bellegarde & à l'Espace Saint-Cyprien. ( 6 janvier 2017 - 3 mars 2017 )
Une rivière.
Les œuvres exposées ici ont un rapport avec la rivière : les éléments qui la composent : l'eau, plus ou moins transparente, ses galets et ses poissons, mais aussi la rivière qui trace un chemin plus ou moins sinueux, rapide ou nonchalant. Bernard Rousseau aime les rivières. Il en est familier. – Une rivière, c'est une surface qui scintille d'éclats de soleil, qui ondoie, qui se métamorphose tout en demeurant identique à elle-même. Une rivière, ce sont des effets de lumière, c'est une expérience du temps qui passe et qui se fige, c'est une vie secrète qui se cache dans les profondeurs. C'est un ici & un ailleurs. Certaines rivières sont paresseuses et bucoliques, – rivières ensoleillées du dimanche. D'autres sont sauvages : rivières d'aventures, elles conduisent au bout du monde, ou s'enfoncent Au cœur des ténèbres.
Bernard Rousseau est patient, il est attentif. Son expérience des rivières, il la doit à la pratique de la pêche à la mouche, une technique de pêche exigeante, qui requiert de la concentration et qui exerce le regard à la surface de l'eau. La rivière reflète le ciel, les nuages, ou bien, selon un angle différent, elle laisse entr'apercevoir l'ombre des poissons. La truite vient gober les insectes posés sur l'eau. De petits cercles concentriques trahissent sa présence. Elle est à la fois invisible, furtive, et décelable pour un œil exercé. – Il y a quelque chose de ce jeu avec la surface dans la peinture de Bernard Rousseau, – quelque chose de cette application du regard, de sa densité et de sa justesse, – un soin et/ou un souci qui nous sollicite et nous demande la même disponibilité. Selon quel angle allons-nous regarder ? Notre regard plongera-t-il dans la peinture ? Passera-t-il au travers de ces reflets qui recouvrent les ombres, – en profondeur ?
La facture de l'art.
Considérons l'intitulé d'une des œuvres exposées : Sous les galets, épaisseur bourbeuse, voir, 200 x 140 cm , 2016, Fusain sur papier de soie résiné avec couverture de survie en fond. Comment faire pour rendre l' « épaisseur bourbeuse » à travers laquelle on voit & on ne voit pas ? Comment faire pour rendre le trouble, la perception du trouble ? Comment rendre cette expérience-là sensible ? – Il
faut dire ici un mot du travail de la peinture, – de l'art proprement dit. Depuis plus de dix ans, Bernard Rousseau expérimente des techniques, des procédés, et des matériaux originaux. Il a mis au point un processus de création qui lui est propre. Son travail se déroule par étapes : d'abord il effectue des captures photographiques, à partir desquelles il réalise des dessins et des impressions sur cire. Ensuite, il procède au travail de peinture, sur plusieurs couches, et à des encollages... L'élaboration est méthodique, ingénieuse. L'œuvre se développe à son rythme, étape par étape, – à force de superpositions, de strates, de juxtapositions. Par un travail qui s'apparente un peu à l'action d'une rivière, il finit par obtenir comme une sédimentation de regards. Sans entrer davantage dans le détail, il est certain que ces peintures ont une qualité sensible particulière, – une qualité inhérente à ce processus : une facture soigneusement étudiée, travaillée, mais sans aucune sophistication inutile. D'où, ce qui est à mon avis décisif : l'impression d'achèvement. Je crois sentir cette cohérence d'un travail arrivé à maturité. Il y a une consistance de ces œuvres qui permet de les regarder longuement.
Que voyons-nous ?
Dans un entretien de 2006, à l'occasion d'une exposition, Bernard Rouseau expliquait : « Je porte une attention toute particulière sur les zones limites qu'offre la surface de l'eau, les calmes, les rapides, les berges, les radiers, les profonds, à toutes ces notions de frontières, de frange, de transparence, de flottaison, d'horizon qui sont propres à ce lieu, son rapport à un réel perçu comme fluctuant, mouvant, changeant. »
Ce ne sont pas des peintures qui “sautent au visage” ou qui éclatent de couleurs, mais qui imprègnent, comme un bain. En face de ces peintures, mon regard pénètre dans le milieu : les eaux troubles de la rivière. En face de ces portraits brouillés, de ces yeux comme des puits, au fond desquels brillent comme des lueurs, je sens l'espace inaccessible de la pensée. Bernard Rousseau, me semble-t-il, sait peindre cette espèce de transparence, qui n'est pas la limpidité du vide cristallin, mais plutôt une traversée de différentes textures, – une transparence composée d'opacité, de miroitements et de particules en suspension. Il parvient ainsi à produire ce dont la photographie se montre le plus souvent incapable, ce mirage singulier de la peinture : l'incorporation sur la toile et dans la toile d'une présence, forcément ici une épaisseur, – celle de l'eau qui ne se laisse pas saisir. La consistance de l'eau qui fuit et qui porte le regard. L'eau du regard. Ici est ailleurs.
Sylvain Maurel, janvier 2017


 


 


 


 

installation Bellegarde 2017
Barque sur fond de toile rouge: installation Bellegarde 2017